Thérapie mère-enfant

Article sur la relation mère-enfant, les échanges sensoriels et l'intervention en psychomotricité — publié dans Médecine et Hygiène, 1994.

Illustration : thérapie mère-enfant en psychomotricité

La sensibilité tactile existe déjà chez l’embryon : le cerveau et la peau ont la même origine ectodermique. Les mouvements du fœtus, perçus par la mère, sont investis d’affects et – la reliant fantasmatiquement à son propre passé d’enfant – ceux-ci vont préluder ce qui sera leur relation. Relation qui pendant longtemps passera par leurs corps, par le biais des interactions non verbales.

La naissance, véritable bouleversement des espaces respectifs, représente, en accéléré, la séparation des corps et la route vers l’autonomie. Séparation figurant la nécessaire évolution du « bébé imaginaire » au « bébé réel ».

Les interactions entre le bébé et sa maman vont servir de trame à l’accession à l’autonomie par la construction de son Identité.

Que l’on décrive le Dialogue Tonique (J. de Ajuriaguerra), le Holding et le Handling (Winnicott), la constitution du Moi-peau (Anzieu), l’Accordage Affectif (D. Stern) on évoque toujours là l’élaboration de tout un réseau de communications sensorielles dont le corps de l’enfant et le corps de la mère sont les supports. Ces échanges sensoriels – largement étudiés ces dernières décennies – regards mutuels, odeurs, vocalises, postures…) vont permettre au bébé et à sa mère (puis son père : voir Brazelton et Yogman) de progressivement « s’accorder » ce terme mettant bien en évidence l’aspect interactif des signaux qu’ils s’envoient.

Spitz, et d’autres plus tard, ont mis en évidence les importantes perturbations du développement – en particulier celui de l’acquisition du langage – qu’apporte un dialogue corporel mère-enfant inexistant ou gravement perturbé. Mais, si l’accès au langage représente une étape fondamentale du développement de l’enfant, le langage corporel, non verbal, restera durant toute la vie un riche vecteur de sens.

À travers les jeux, les mouvements, les différences dans l’alternance entre l’activité et la passivité, les différences des attentes et des désirs, l’exploration, l’investissement et l’utilisation de l’espace et des objets, il est possible d’aider une mère et son enfant à se retrouver dans des activités riches de sens, valorisantes et génératrices de plaisir donc, par conséquent, structurant le narcissisme de l’un et de l’autre. Il s’agit de leur permettre de prendre conscience de leur relation, de leur gestion individuelle de leurs espaces et de leurs rythmes propres, qui peuvent se trouver troublés par certains excès, contraintes, irrégularités, incompréhensions ou manques dans leurs demandes réciproques. Ou, comme le dit Serge Lebovici : c’est « l’enfant dans la tête de la mère » qui est à changer. C’est à l’Equipe de Consultation qu’il appartient de mettre en évidence ce trouble relationnel, souvent précoce, corporellement exprimé et d’évaluer à la fois la demande d’aide et les possibilités d’évolution à travers un tel traitement.

« J’ai mal » — corps blessé

De très jeunes enfants établissent parfois une relation très perturbée avec leur mère, pour diverses raisons, fréquemment liées à un difficile départ dans la vie. Je pense à tous les traumatismes périnataux, avec ce qu’ils véhiculent d’angoisses et de culpabilité pour les mamans et leur entourage ; de ce vécu douloureux qui fragilise la construction de l’image du corps, donc l’intégrité du Moi en formation. Je pense aussi à une partie de la symptomatologie psychosomatique, où le corps du jeune enfant ou du nourrisson tente de dire, de communiquer un mal de vivre un besoin non perçu par l’entourage tant celui-ci est soucieux de sa santé physique ou de ses performances intellectuelles. Avec des jeux corporels et relationnels, le thérapeute cherchera à permettre une relation et une communication des besoins, des désirs et des craintes de chacun et à mettre en évidence les éléments faisant écran à une compréhension mutuelle :

Sous le regard inquiet de sa maman, Paul — 3 ans — s’encouble, tombe sans cesse, pleure ou pleurniche de bobos invisibles, de colères rentrées et d’insatisfaction permanente malgré la douceur cajolante de cette maman très gratifiante. Celle-ci, recouverte et immobilisée sous un drap figurant leur maison, Paul la barricade de murs, de « clous », portes et fenêtres voilées et ensuite peut courir et virevolter sans chute aucune ; pouvant à présent à sa volonté entrer ou sortir d’une maison devenue stable et rassurante car non envahissante de son regard inquiet.

Éléments dynamiques : symbolisation des zones secrètes et publiques — symbolisation et importance des regards, des espaces et des limites rassurants (dedans, dehors) — échanges d’objets : à moi, à toi.

« J’ai faim » — corps oublié

Nous proposons parfois aussi — chez des mamans très jeunes ou de type abandonnique — donc très carencées elles-mêmes dans leur enfance — des interventions par la psychomotricité pour ménager simplement dans le stress journalier une plage de jeux et de détente dont le seul but est le plaisir entre mère et enfant. Dans ces situations, la revalorisation de l’enfant — qui crée et invente, « se crée en créant » — se déroule en parallèle avec la revalorisation des capacités maternelles : la maman se découvre « bonne et réceptive » aux besoins de son enfant dans un espace transitionnel où la thérapeute — symbolisant la « bonne grand-mère » — maternant la mère lui permet de materner son enfant…

Madame B. se plaint de l’absence de tendresse de son fils Jacques qui fuit toujours ses bras en se raidissant. Jacques (5 ans) est sur un bateau-couverture que tire la thérapeute « dans les grosses vagues et la tempête » avec ces deux passagers. Jacques tente d’y tenir debout et explore le plaisir des chutes en arrière dans les bras de sa maman qui le reçoit, protectrice et chaleureuse…

Éléments dynamiques : perception du corps solide et résistant — protection maternelle garant de la sécurité — thérapeute symbolisant les dangers extérieurs qu’ils affrontent et les conflits qui les relient en permettant l’exploration de la confiance mutuelle.

« J’ai trop chaud » — corps prisonnier

Pour d’autres enfants, la séparation d’avec la mère pour aller vers un ou une thérapeute demande une longue préparation ; soit que le milieu familial représente seul la sécurité, soit que prendre du plaisir « en dehors » reste empreint d’inquiétudes coupables (conflits de loyauté). Il s’agit alors pour l’enfant d’oser la distance et pour la maman de vérifier la capacité de son enfant à supporter son absence ainsi que la persistance de l’attachement à son retour. L’ambivalence à l’égard de la thérapie ou de la thérapeute peut être aussi une résistance dont il faut tenir compte.

Là aussi les jeux corporels sont autant de messages délivrés par chacun, longs à décoder, longs parfois à prendre du sens tant le jeu paraît de prime abord « gratuit » et sans réelle importance. C’est aussi l’exploration d’une relation triangulaire pleine de désirs contradictoires : envie d’être proche mais peur d’être coincé.

Couché à terre, dans un état de détente confortable, Pierre (7 ans) joue à se laisser manipuler passivement par sa mère d’un côté et par la thérapeute de l’autre côté. Au cours de ce jeu, confiant, il peut dire « non » à une manipulation par le moyen de la résistance tonique qu’il peut imprimer à ses muscles en les raidissant — traducteurs symboliques de son Moi.

Éléments dynamiques : Maîtrise de son corps — Exploration de la relation à travers le tonus — possibilité de délivrer des messages sans paroles — relaxation — attachement et loyauté.

« Je peux » — corps libéré

Pour certains enfants enfin, la découverte des possibilités corporelles, du sens de leurs jeux et de l’aventure relationnelle d’une thérapie en psychomotricité exige que l’on remette dans la course l’entourage familial par le biais de séances à trois, voire quatre… l’enfant, sous la garantie de sécurité et de traduction du thérapeute, va pouvoir montrer, exprimer, prouver ses compétences à construire son Identité. Il va alors amener le parent, souvent étonné, parfois réticent ou craintif, à voir et à entendre, à comprendre et à pouvoir partager ce langage qu’ils auront pu explorer ensemble :

Sylvie, à plat ventre sur le gros ballon de physio, montre à sa maman le moyen de la tenir solidement pour l’y rouler, secouer, balancer, tout en évitant de la lâcher en trouvant pour elle-même des points d’appuis sûrs et confortables pour son corps dans cet effort. La thérapeute indiquant les zones du corps de l’enfant à observer, celles de son propre corps à percevoir pour mesurer l’espace du plaisir et du confort et la frontière du plaisir, du danger à ne pas franchir…

Éléments dynamiques : Faire la preuve de ses performances — explorer la confiance réciproque — perception de sa force dans son propre poids — rendre à chacun ses compétences.

Modalités d’intervention

Selon l’importance de l’aide à apporter, selon les appétences de chacun à une telle démarche, le type d’intervention thérapeutique peut donc être :

a) Une démarche thérapeutique complète, surtout avec de très jeunes enfants ;

b) Une période particulière du traitement individuel, le plus souvent en début ou en fin de prise en charge ;

c) Une adjonction périodique à un traitement individuel.

Ces thérapies mère-enfant sont toujours une aventure unique, jamais généralisable, de l’histoire de cette dyade. La richesse et la variété des évolutions résident dans ces nombreux chemins que l’enfant va prendre et où il va conduire sa mère à la recherche de leur langage, montrant par là tout ce qu’il a à dire et qu’on lui doit d’écouter. Et parfois, naissent de ces démarches, un désir de la mère — une fois l’enfant envolé — de s’engager elle aussi dans une exploration individuelle de son langage corporel dont elle a commencé à percevoir l’existence…. Ainsi que ses propres difficultés à l’écouter !


Texte publié dans « La Psychomotricité — reflets des pratiques actuelles » par l’Association Suisse des Thérapeutes en Psychomotricité — Georg / Médecine et Hygiène, Genève, 1994 — pages 165 à 170.